La banlieue de Paris – Sud
Blaise Cendrars (1887-1961)


Une contribution de G. Thomas à cette rubrique..
  [...] De l’allée des Veuves aux pavillons des délaissés l’écart n’est que d’un petit siècle, et malgré la longueur du trajet par les souterrains, cet écart était absorbé si je m’enfournais avenue Montaigne, où j’habitais, dans la bouche du grand collecteur avec mes amis les égoutiers pour émerger dans les anciennes carrières de Montrouge, porte d’Orléans, sortant des catacombes sans âge de Paris pour m’engager dans cette sente tortueuse, également sans âge (en somme le tracé sud des Romains, leur voie d’invasion) qui traverse les terrains vagues chers aux campements gitanos, en direction d’Arcueil, où je pensais pouvoir surprendre un jour Erik Satie chez lui.
(...)
Au coin il y a un bistrot (...) où, l’hiver on buvait un saladier de vin chaud et, l’été, on prenait un vin blanc gommé avec Frédéric, un nonagénaire à rouflaquettes et portant toujours beau, bombant le torse, un costaud, l’ancien chef d’équipe des carrières de Montrouge jusqu’à la fin de leur exploitation, un gai compagnon du tour de France, de la confrérie des tailleurs de pierre, qui me racontait par le menu et quartier par quartier la provenance et leurs différents modes d’extraction, de finissage, de mise en place des pierres qui sont entrées dans la construction des rues de Paris, du grès de Montereau à la pierre blanche de Beaumont et à la tête-de-moineau de Fontainebleau. Ce n’était pas de l’érudition, mais du vécu, du métier, la mémoire radoteuse, mais certes bien vivante d’un très, très vieil ouvrier chargé d’expérience. Que n’ai-je pris des notes !... [...]

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